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Oona Doherty tire le portrait de Belfast

« Tu peux être une femme, sans job, au chômage et vivre dans un taudis mais s’il y a bien une chose auquel tu ne peux pas renoncer, si tu veux vivre dignement, c’est être bien sapé. » raconte une voix off. A la suite de ce témoignage, neuf adolescentes envahissent la scène de l’Embarcadère à Aubervilliers. Pantalons blancs et vestes colorées, elles brandissent leurs fiertés d’être femmes, se déhanchent et balancent leurs cheveux en tournoyant leurs têtes. Ces « sugar », comme les surnomme la jeune chorégraphe rayonnent par leur beauté juvénile et rappellent que la mode exerce une véritable emprise, comme dans sa jeunesse, alors inscrite dans une école non-mixte. Le groupe de jeunes filles disparaît pour laisser place à deux hommes, au torse nu, dans un face à face imperturbable. Ils se rapprochent, s’enlacent puis se poussent, luttent l’un contre l’autre, contiennent leurs rages, palpitent, pour ensuite s’enlacer encore. « Je voulais raconter quelque chose sur les pères irlandais qui montrent assez peu d’affection. Je n’ai réalisé qu’après que la scène pouvait être personnelle. Mon père et mon frère ne se parlent plus. » explique Oona Doherty au magazine Les Inrockuptibles. Dans cette deuxième création (seulement !), Hard To Be Soft : A Belfast Prayer, présentée au festival Les Rencontres Chorégraphiques Internationales à Saint-Denis, la jeune irlandaise puise dans la réalité sociale et politique de sa ville natale, Belfast. Sur scène, dans ses deux solos, habillée aussi en blanc et parée d’une chaîne en or, elle danse, illustrant en fond sonore des conversations, des bruits environnants mais aussi des cris, des exaspérations et des injures. Grimaçante et virtuose dans ses mouvements, elle s’engouffre, après sa première apparition, dans une cage aux barreaux blancs qui entoure la scène, symbole de l’oppression qu’exerce la société belfastienne. « Belfast n’est qu’à deux heures de Dublin. Mais c’est un autre monde. Il n’y a pas de mariage gay, pas de référendum possible sur le droit à l’avortement. La religion influe encre trop sur les affaires de l’Etat. » Comme une anthropologue, la chorégraphe étudie son milieu d’origine, récolte des témoignages, des discussions et des bruits de fond pour ensuite transposer cette ambiance morose et violente dans sa pièce, une révélation tant du climat social de cette agglomération que de la danse viscérale qui caractérise Oona Doherty.