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August Sander : « Persécutés / persécuteurs des Hommes du XXe siècle »

« Conservez bien les photographies, nous en aurons besoin plus tard. Bien sûr, les plaques devront être retravaillées, tout est allé très vite. Mais elles me sont précieuses, même en l’état, comme souvenirs. » Erich, l’ainé des trois enfants du célèbre portraitiste August Sander réside en prison lorsqu’il adresse cette lettre, plus que visionnaire, à ses parents. En 1910, lorsque la famille s’installe à Cologne, Erich Sander, étudiant en philosophie, s’engage dans la politique auprès des communistes puis du parti socialiste ouvrier d’Allemagne malgré la désapprobation de son père. Néanmoins, les deux hommes partagent un intérêt commun, celui de la photographie. À la suite des élections allemandes dont le parti national-socialiste sort vainqueur en janvier 1933, Erich entre dans la résistance. Farouchement opposé au régime politique du IIIème Reich, il est capturé le 11 septembre 1934 par la Gestapo et, un an plus tard, condamné à dix ans d’emprisonnement à Sieburg, à 30km de Cologne. En captivité, après avoir travaillé dans l’infirmerie, il obtient le statut de photographe, ce qui lui permet de poursuivre ses activités de résistance. Avec l’aide précieuse de ses parents, il fait entrer clandestinement du papier photographique en prison et transmet des photos aux autres familles. Il envoie aussi des lettres codées, des tracts et devient l’intermédiaire entre les détenus politiques qui l’entourent. Son père, pionnier du style documentaire, August Sander dresse de façon objective et impersonnelle le portrait photographique de la société allemande au sortir de la première guerre mondiale. Ouvriers, paysans, bourgeois, artistes… toutes les classes sociales sont représentées. Vers 1938, il réalise dans son studio à Cologne des photographies d’identité des juifs allemands persécutés et des nazis. C’est à la fin de la seconde guerre mondiale qu’il décide d’intégrer ses portraits à son projet photographique sur les Hommes du XXe siècle ainsi que ceux des « Prisonniers politiques », des « Travailleurs étrangers » et « Persécutés » de son fils, Erich.

Ce dernier livre un témoignage saisissant de la vie quotidienne de ses compagnons de cellule. Ses images, s’inscrivant dans la démarche politique de son père, forment des « souvenirs », des pièces historiques, permettant la diffusion et mémorisation des « Visages d’une époque » comme l’indique le titre du livre d’August Sander, Antlitz der Zeit dont la vente a été interdite en 1936 dû à « sa vision socialisante ». L’exposition « Persécutés / persécuteurs des Hommes du XXe siècle » qui se tient au Mémorial de la Shoah à Paris met en scène un face-à-face entre les victimes du nazisme et ses bourreaux, rappelant le caractère binaire de cette période totalitaire. Parmi les clichés des prisonniers politiques, on y distingue Erich Sander, tantôt attablé à son bureau tantôt dans un portrait de face et de profil. En mars 1944, il est assassiné par les nationaux-socialistes. Un évènement qui bouleversera la famille Sander en particulier son père, que l’on voit dans une photo, assis à son bureau, avec derrière lui, cinq portraits de son fils accrochés au mur. Parmi eux, la photo du masque mortuaire d’Erich Sander, ultime souvenir de son enfant auquel le père a inscrit au dos : « Mon espoir le plus grand, il l’a emporté avec lui sous terre. Désormais je me couche en pleurs et me réveille en larmes ». C’est cette photo, symbolique de la perte d’un être aimé, victime de la barbarie nazie qui vient clore son travail photographique, une manière pour lui de ne jamais oublier le visage de son fils.