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Au bout du voyage, l'esclavage

Femmes de menage liban

Privées de leur passeport, les femmes de ménage migrantes vivent cloitrées chez leurs «parrains». Ibrahim Dirani/Dar el Mussawir

LIBAN • Au pays du Cèdre, le «kafala», un système de parrainage à l’immigration, fait de 200 000 étrangères des esclaves domestiques. Beaucoup sont victimes de violences.

Il est tout juste 3h du matin à l’aéroport international Rafic Hariri de Beyrouth et le vol quotidien en provenance d’Addis Ababa vient d’atterrir. Les douaniers sont sur le qui-vive: à bord de l’appareil se trouvent une cinquantaine d’Ethiopiennes venues au Liban avec un contrat d’employée de maison. Parquées à même le sol du terminal qui leur est réservé, elles attendent leur tour au contrôle médical obligatoire. L’attente dure parfois des heures, premier indice du calvaire qui les attend.
Plus de 200 000 femmes d’origine africaine ou asiatique travaillent aujourd’hui au Liban en tant qu’employées de maison. Mais ce terme est trompeur pour décrire l’activité de ces femmes qui travaillent au moins soixante-cinq heures par semaine pour un salaire mensuel situé entre 150 et 200 dollars, sans jour de congé ni protection légale effective.
Si elles acceptent de telles conditions, c’est qu’on les leur cache jusqu’au point de non-retour. Aveuglées par la pauvreté, ces femmes se laissent tenter par les promesses des agences de recrutement implantées dans les zones défavorisées d’Ethiopie ou du Sri Lanka. «Recruter une personne en ayant recours à la tromperie en vue de l’exploiter» fait partie de la définition de la traite des êtres humains selon la Convention de Palerme, ratifiée par le Liban en 2005. La pérennité du système dit «kafala» témoigne au quotidien du non-respect de cette convention.

Parrain ou propriétaire?
En arabe, kafala signifie parrainage, ce qui, dans le cas présent, fait référence aux procédures de régularisation des domestiques. Pour obtenir un visa de travail, elles doivent signer au préalable un contrat avec un résidant libanais à travers l’une des cinq cents agences accréditées au Liban. Bien que la loi libanaise ne le spécifie pas, la Sûreté générale ne remettra le passeport de la domestique qu’à son «parrain», qui le gardera durant toute la durée du contrat de trois ans. A partir de cet instant, ce référent a la totale responsabilité de son employée, qui ne sera jamais assujetties à la loi libanaise mais uniquement à la sienne; qu’elle soit juste ou non.
Si la séquestration reste la pratique la plus courante, l’organisation libanaise Kafa rapporte que 65% des employées domestiques déclarent avoir été victimes de violences sexuelles, physiques et psychologiques. Lorsque le Liban a été bombardé par Israël durant trente-trois jours en 2006, certaines familles se sont enfuies vers des zones plus sûres en laissant leurs domestiques enfermées chez elles.

Déshumanisées
Au delà de la cruauté de ces pratiques, c’est peut-être leur normalisation qui effraie le plus. En 2012, une vidéo a circulé à travers les médias libanais montrant un homme battre une employée éthiopienne en pleine rue. Aucun des passants n’est intervenu, et il n’y a jamais eu de poursuite judicaire.
Chez beaucoup de Libanais règne l’idée que «chez elles, elles seraient déjà mortes de faim et qu’elles devraient être heureuses d’avoir trouvé du boulot ici». Marie Daunay, directrice du Centre libanais des droits humains, accuse: «Souvent, les gens ne connaissent même pas le prénom de la fille. C’était le cas d’un employeur que nous avions dénoncé pour séquestration et mauvais traitements. Depuis deux ans, il l’appelait comme sa prédécesseure! Au final, nous avons réussi à la faire changer d’employeur. Le patron était furieux: comment avions-nous pu interférer avec ‘sa’ propriété?»
Illustration de ce processus de déshumanisation qui contribue à rendre la société insensible à leur égard: ces femmes sont indistinctement appelées srilankiyye, soit sri-lankaise en arabe, bien qu’elles soient nombreuses à venir d’Ethiopie, des Philippines ou d’ailleurs.
Selon Marie Daunay, un changement des mentalités doit impérativement accompagner celui des lois. «Si ces filles étaient libres et gagnaient le salaire minimum de 450 dollars, de nombreuses Libanaises n’auraient plus les moyens de se payer une domestique et perdraient non seulement leur statut de patronne mais devraient se remettre au ménage. De plus, les employées domestiques finiraient par s’intégrer peu à peu à la société et cela provoquerait une véritable révolution culturelle.»
Malgré le racisme ambiant, certains mouvements alternatifs libanais sont en phase d’adopter la cause de ces filles. D’une soirée culturelle à l’autre, la découverte des origines des employées de maison fera, espèrent-ils, naître auprès des Libanais une envie de mieux les connaître.

Abolir le parrainage
A terme, la lutte passera immanquablement par l’abolition du système kafala et l’application du code du travail national aux employées de maison. Human Rights Watch, qui a suivi cent quatorze cas d’employeurs traduits en justice pour avoir séquestré leur employée, n’a pu constater que des non-lieux. Et pour cause: l’Etat n’a pas la responsabilité juridique de ces filles. A travers le simple fait de sortir de chez elle sans autorisation, ne serait-ce que pour se rendre au bureau de police, l’employée est automatiquement en situation irrégulière sur le territoire libanais. Et même si certaines filles parviennent à porter plainte, elles ne pourront faire appel à un avocat sans être en possession de leurs documents d’identité.
Mais de tels changements se heurtent aux gains économiques considérables réalisés par les réseaux des agences de recrutement. Avant de partir pour le Liban, la future employée doit verser à son agent autour de 750 dollars. L’employeur paie une somme similaire, mais qu’il déduit généralement du salaire de son employée. Ce qui signifie qu’elle travaillera des mois gratuitement, d’autant que l’agence déduira encore une commission mensuelle.

Diplomatie du plus faible
Certains pays d’origine des employées domestiques, comme le Népal ou Madagascar, ont bien tenté de protéger leurs ressortissantes en leur interdisant l’émigration vers le Liban. Mais les agences n’ont pas mis longtemps à trouver la faille pour contourner cet «embargo», notamment en faisant faire plusieurs escales à leurs victimes. Au bout du compte, celles-ci ont encore payé cette prétendue protection de frais de transports supplémentaires. Ayant agi illégalement, elles renoncent de plus à contacter leur ambassade au Liban sous peine de poursuites judiciaires dans leur pays d’origine. Finalement, tant que les agences de recrutement resteront légales au Liban, le système kafala aura encore de «beaux» jours devant lui. I
 

 

Le rêve de Mahfouza Muti

Mahfouza habite au Liban depuis sept ans. Son mari est parti travailler pour une société de construction qatarie tandis que leurs deux enfants sont restés seuls au Bangladesh. «C’est une pratique courante chez nous. Les parents partent plusieurs années à l’étranger tandis que les enfants demeurent avec la famille. Ils envoient chaque mois un peu d’argent et rentrent une fois leur maison achevée.»

Avant d’emménager dans une petite chambre non meublée, Mahfouza vivait seule avec son parrain, un vieux «gentleman», selon elle. Son décès en 2012 lui cause de la peine mais aussi des soucis: la famille de son parrain se réunit pour savoir à qui Mahfouza serait «donnée». Après des semaines de marchandage, la famille accepte de l’«affranchir» en la laissant s’installer à son compte et travailler comme femme de ménage à l’heure.
Sa dignité retrouvée, Mahfouza s’engage pour sa communauté et héberge parfois des employées maltraitées: «Si j’étais vraiment libre, je pourrais les aider beaucoup plus. Le problème c’est que mes parrains sont toujours en possession de mes papiers d’identité, ce qui conditionne ma liberté à leur bon vouloir.»
Mahfouza pense surtout au jour où elle pourra rentrer au village: «Tout changera dès que j’y mettrai les pieds, avec mes plus beaux vêtements et quelques bijoux dorés. Je deviendrai celle qui a parcouru le monde et revient les poches pleines.»

Evidemment, la promesse de cette reconnaissance sociale fait partie des mécanismes psychologiques qui aident les victimes du système kafala à se laver des humiliations subies au Liban. «Au final, ce sont ces histoires qui vont faire rêver une nouvelle génération de partir travailler à l’étranger. J’espère que j’aurai le courage de dire la vérité», conclut Mahfouza, un sourire un peu triste au coin des lèvres. CBU

Un phénomène régional

Le Liban n’est qu’un cas parmi d’autres au Moyen-Orient. Selon un rapport récent de l’Organisation internationale du travail, plus d’un million et demi de femmes y travaillent comme employées domestiques, ce qui représente environ 30% des femmes «salariées» de la région.

Ce phénomène a pris son essor durant les années 1970 dans les pays du Golfe, avec la hausse des prix du pétrole. Depuis 1995, le nombre de ces domestiques venues de l’étranger a quasiment doublé au Liban, ce qui reflète une tendance régionale. Quant aux hommes, ils sont surtout recrutés comme éboueurs par les sociétés d’entretien de la voirie ou bien en tant que travailleurs du bâtiment. Dans ces cas-ci, ce sont les sociétés elles-mêmes qui deviennent, pour ainsi dire, leurs «parrains». CBU



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